Chère Provence…

Ma chère Provence,

Il faut d'abord comprendre que mauvaise serait l'idée de ne pas réaliser cet écrit. Comme un testament qu'il serait injuste de ne pas accoucher. Ce n'est pas l'ennui, ma chère, qui me grandit à t'écrire. C'est cet ennui de toi. Combien d'années t’ai-je calomniée car dans tes champs et sur tes chemins chantants je n'y voyais que la boue qui m'empêtrait. Dans tes mûres des Alpilles je n’y voyais alors que la ronce et sa couronne. C'est pourtant, je le sais, un procès à charge. Car j'ai conquis, pas après pas, tout ce temps de tes tiges de thyms jeunes et le chant tintillant des cigales ma première liberté et mes premiers questionnements. Jean Giono disait que tu avais l'habitude de dissimuler tes mystères derrière leur évidence. Mon enfance ne fut que mystères et je t'en ai certainement tenu rigueur de m'éloigner longtemps de leurs évidences. Il m'a fallu souvent te fuir pour chercher ailleurs les réponses à ces secrets irrésolus. Mais ailleurs, j’abandonnais ton climat, tes accents, tes soupirs, tes nids de chenilles processionnaires qui assassinent tes pins, les entre-deux-eaux de ton Delta un jour noyé sous les flots, et un ancien, mon dieu, le souvenir de mes dizaines de promenades avec lui hors des sentiers battus pour ramener la grive à la maison ou la queue du vilain renard. Avec lui, je partais en mission, dans mes collines encaissées. Et puis enfin, cette magnifique rencontre entre les murs de ta faculté d'Arles. Van Gogh y avait perdu l'oreille. J'ignorais vingt ans plus tôt qu'un jour j'y trouverai tous mes sens à ses côtés. Tout ceci me manquait et alors la beauté des lacs du Connemara, le gigantisme de l'Uluru du bush rouge australien ou le vol majestueux du colibri dans le Chiapas affichaient une pâle figure devant le calme, la simplicité et la sincérité de ta Nature. Je ne te parle pas de ma mère, car la Pléiade, pour Elle, ne suffirait pas. Le sourire des flamands rose me nargue encore, les Camarguais foulant le sable au galop comme les destriers du temps des campagnes du Colonel Chabert et la rosée du matin sur la salicorne des bords de mer embuent ma vison pourtant si claire quand j'évoque nos souvenirs. Que sont devenues nos cabanes de Beauduc, temps anciens du respect de tes rivages ? Où se cache désormais la mante religieuse que je croisais aux quatres coins de tes feuillages. Merci d'y avoir conservé mes quelques taureaux. Nous avons beau nous déraciner, la terre nourricière vient toujours avec. Et ses rires et ses atermoiements. . Et ce sable qui s’inscrutait dans tous les pores de la peau et dont il fallait se débarrasser comme la peste une fois rentré au port. Quel agréable inconvénient.

Dans le froid poignant et cette grisaille persistante de Paris, de cet endroit où la folie règne comme sur un plateau d'échecs, je t'écris Provence pour que tu me réponde un peu de chaleur, et que tu m'envoies ce bruit strident du fond de ta pinède, tu sais ?… celui que je n'ai jamais su décrire ni identifier. Je ne t'en veux donc pas de tant de mystères. Sache que le mal du pays ne m'a pas ruiné, au contraire, il m'a juste rendu un peu meilleur.

Je m'excuse pour la folie des hommes qui ont rendu encore ces dernières années ta terre en cendre. Je pensais qu'en visitant ce sinistre je foulerai ton cadavre et le souvenir brûlé de tes joies. De nos joies. De mes premiers coups de pédales. Il n'en fut rien. Ta résilience, ma foi, et dans ton sol la nature est toujours prête à prendre sa revanche. Le thym et l'odeur de ton foin effacent peu à peu la fumée de ces fusains.

Ici, quelques photos de toi, que j'ai prises à ton insu. Elles ne plairont pas au touriste. La carte postale est un trompe l'œil car elle fait croire. Ces images sont nos moments de partage, de pure complicité. Donc rien d’extraordinaire à part la magnificence de notre ordinaire. Penses-tu que l'on pourrait me croire si je raconte que pendant six mois j'ai confié à tes insectes charognards le crane putréfiant d'un Tursiops Truncatus ? Que d'aventures mon amie!

Ma chère Provence, où que je sois, c'est dans ta terre que se trouve le berceau de notre dernier rendez-vous. Alors je prends ma guitare, et je chante. En attendant.

E. Pour toi…

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Les déserts, ces silences qui murmurent.