Gorilla beringei beringei. Digit en sursis.
Sur les traces de Dian Fossey. Du Parc National du Virunga, entre RDC et Rwanda au Parc de Mgahinga en Ouganda.
Rwanda- Retrouver Dian Fossey et marcher sur ses pas. Karisoke research center.
Devant le majestueux Sabyinyo de 3645 m (du Kinyarwanda iryinyo qui signifie “dent”) les enfants du village accourent dès qu’ils m’aperçoivent. La poussière qui se dégage rajoute soudain un espoir à la promesse de la terre.
Avec un taux d’endémisme de 15%, la végétation du Parc Virunga invite au dépaysement. Les ceintures de plantes étagées selon l’altitude égrainent sur le chemin de l’explorateur attentif des leçons d’adaptations des végétaux.
Cérémonie unique au monde, Kwita Izina célèbre les bébés gorilles nouveaux-nés du Rwanda en leur donnant un nom. Elle s’inspire d’une tradition selon laquelle les Rwandais nomment leurs enfants en présence de leur famille et de leurs amis. Le Kwita Izina 2023 a battu un record: 23 bébés. Des personnes célèbres (showbiz, stars du sport, acteurs…) sont chargées d’attribuer des noms aux petits primates. Cette année l’une d’elles était Cyrille Boloré. Tragique ironie lorsque l’on pense aux forêts entières détruites en Afrique par le groupe Boloré pour les plantations de palmiers. Je reste songeur devant ces deux gorilles de bambous en construction. La quasi transparence de ces deux pantins préfigure, dans une rumeur d’espoir, la disparition inéluctable de ces grands singes.
La population s’affère à tisser des pièces en bambous qui serviront à construire ce monumental projet architectural.
La route prise autrefois par Dian Fossey pour se rendre à son camp de recherche. Une long chemin caillouteux duquel on aperçoit cette brume mystique recouvrant Karisoke. Le Karisoke Research Center était niché dans une zone située entre le Visoke (au nord) et le mont Karisimbi (au sud).
J'ai passé la plupart de mes journées avec des gorilles de montagne sauvages. Leur maison, et la mienne, étaient les pentes boisées brumeuses de la chaîne des Virunga, huit hauts volcans partagés par trois nations africaines, le Rwanda, l'Ouganda et la République démocratique du Congo… Mon étude du gorille n'est pas encore terminée, et même lorsqu'elle sera complète, elle ne contribuera que pour une petite partie à la compréhension par l'homme de ses plus proches parents animaux, les grands singes. - Dian Fossey
Un rencontre émouvante avec le poêle à bois de la cabane de Dian Fossey. Il est toujours étrange de voir à quel point un objet abandonné peut servir de miroir, encore, à des scènes de vie évanouies. Nul besoin d’imagination, l’objet rouillé et inusité s’offre au présent pour chauffer encore une cabane ressuscitée. Plus terrible, lorsque l’écho d’un cri se mêle à l’objet. (cf. Ouradour-sur- Glane et Auschwitz).
Une présence forte se dégage de cet endroit. Emotion collective. Les travaux de Dian Fossey ont empêché l’extinction de nos proches cousins.
Puck, une femelle, est un des premiers gorilles observés par Dian Fossey. Elle est née le 15 décembre 1968, elle vivra 38 ans. Les sépultures des gorilles qui jouxtent celle de la primatologue sont étrangement laissées à l’abandon. Je garderai en souvenir, ce touriste italien, grand monsieur aux cheveux blancs d’un style homme d’affaires, se précipitant sur la tombe de Digit pour nettoyer, avec beaucoup d’émotion, la plaque portant le nom du gorille mi- enfouie dans la terre. Dian Fossey a rencontré Digit en 1967 et l’a vu grandir. Elle l’appellera “my beloved Digit”.
Ouganda - Le Parc national des gorilles de Mgahinga comprend trois groupes de gorilles des montagnes. Un seul a été habitué à la présence humaine, le groupe Nyakagezi. Cette famille comprend trois dos argentés, deux dos noir, deux femelles adultes, deux juvéniles et deux bébés. Il est rare de voir autant de dos argentés dans un groupe de gorilles de montagne. Mais il n’y a qu’un seul mâle dominant. C’est vers l’âge de 15 ans, la maturité sexuelle atteinte, qu’un dos noir devient un dos argenté et qu’il peut prétendre au contrôle de son groupe.
“Je n'oublierai jamais ma première rencontre avec les gorilles. J'entendis, je sentis avant de voir : le bruit d'abord, puis une puissante odeur musquée, une odeur de basse-cour et en même temps, une odeur presque humaine.” - Dian Fossey
De gauche à droite, le mont Mahuvera, le Gahinga et le Sabyinyo, depuis le village de Kisoro en Ouganda. Le fameux mont Karisimbi se trouve derrière le Sabyinyo.
Cette plante m’obsède. Le pyrèthre, insecticide naturel, pousse de partout. De plus en plus haut. Aux portes du domaine des gorilles, cultures et populations grignotent chaque jour un peu plus la montagne.
Le génome humain ne diffère que de 1,57 % de celui du gorille. Ils se nourrissent principalement de végétaux : fruits en grande partie, pousses, tiges, feuilles, mais parfois aussi d'insectes (termites et autres). Hasard de la nécessité, les empreintes digitales du gorille (dermatoglyphes) se situent sur les phalanges des mains, zones de contact avec le sol quand il marche le poing fermé. Cette main a servi longtemps de cendrier géant pour les touristes occidentaux. Une photographie célèbre montre le gorille « Peanuts » touchant la main de Dian Fossey, premier cliché révélant un contact paisible entre un être humain et un gorille sauvage. Un premier pont est construit.
“Lorsque vous réalisez la valeur de toute vie, vous vous attardez sur ce qui est passé et vous vous concentrez davantage sur la préservation de l'avenir.” -Dian Fossey
La décontraction d’un dos noir dans une clairière. Ses pensées vont-elles vers ses futures responsabilités?
Les phalanges d’un silverback (dos argenté).
Chez les gorilles, le regard est un langage. Comme chez nous. Mais il nous arrive de cacher le nôtre pour empêcher nos paroles de le trahir. Mark, mal dominant, veille ici sur son groupe, d’un regard paternel.
Un mois en Afrique, une semaine dans la chaîne du Virunga, une heure avec les gorilles, une seconde d’attention mutuelle. Le temps n’est qu’une affaire d’expérience.
"L'extraordinaire douceur du mâle adulte avec ses jeunes dissipait toute la mythologie du roi Kong ." - Dian Fossey
"C'était leur individualité combinée à la timidité de leur comportement qui restait la plus captivante impression de cette première rencontre avec le plus grand des grands singes" - Dian Fossey
Il arrive au ciel de s’assombrir. Je me concentre un long moment sur les éclaircies. Uniques lieux d’accalmies dans ce grand chaos.
En observant s’éloigner le dos argenté, je l’imagine interrompre sa marche pour regarder l’objectif une dernière fois. J’ai vu ce genre de scène dans des films. J’ai oublié un instant l’animalité de la cible. Je ne le reverrai plus. Les rangers nous annoncent la fin de la visite. Une heure n’est jamais passée aussi vite. J’entends déjà certains dire que c’est le voyage d’une vie. En réalité, on vit pour une rencontre.
"Je n'ai pas d'amis. Plus vous en apprenez sur la dignité du gorille, plus vous voulez éviter les personnes ." -Dian Fossey
Au moment du regroupement avant de redescendre la montagne, j’aperçois cette machette plantée dans une fine souche, celle d’un des cinq trackers qui a terminé sa besogne de pistage. Cet objet aura marqué l’histoire de cette partie de l’Afrique. Pour les gorilles, elle aura sonné le glas de leur existence pendant des décennies. Elle les protège aujourd’hui. Réhabilitation d’un outil. Trônant ainsi, il me met pourtant mal à l’aise. Alors, j’espère revoir un jour le dos argenté.
The man who kills the animals today is the man who kills the people who get in his way tomorrow. -Dian Fossey